Les géants de la tech ont trouvé leur cheval de Troie : le design attendrissant. Yeux ronds, formes arrondies, sons enfantins — les robots envahissant nos trottoirs et nos foyers ne sont pas conçus pour être efficaces, mais pour être aimés. Derrière cette stratégie d'ingénierie émotionnelle se cachent des enjeux bien plus profonds que la simple acceptabilité sociale : dépendance affective, collecte de données intimes et brouillage délibéré de la frontière entre le vivant et l'artificiel.Los Angeles, janvier 2026. Les rues sont inondées après des pluies diluviennes. Parmi les images qui circulent sur les réseaux sociaux, une scène insolite attire des millions de vues : un robot de livraison de DoorDash, pataugeant dans les eaux boueuses, peine à remonter un trottoir détrempé. La réaction des internautes ? De la compassion. « Elle fait de son mieux, les gars », commente une utilisatrice sur Instagram, le cœur serré. D'autres vidéos montrent des passants aidant ces robots à franchir des obstacles, appuyant sur les boutons de passages piétons à leur place, leur souhaitant bonne route.
Certains n'ont pas d'ailleurs hésité à le soulever comme cet internaute qui dit :
« Dans ces commentaires, certains éprouvent plus de compassion pour un robot que pour un être humain travaillant dans des conditions extrêmes. C'est pourquoi ils les trouvent mignons. Ils les possèdent afin de pouvoir externaliser la gestion de ces engins et payer une misère à des personnes aux Philippines (et dans d'autres pays) pour les faire fonctionner à distance, alors même que les chauffeurs réclamaient des salaires et des conditions de travail décents. Ils refusent de verser aux humains des primes de risque ou une assurance maladie. Sans compter qu'il s'agit d'une forme de surveillance supplémentaire. Trouver ces engins mignons n'est pas immoral, mais cela mérite réflexion, car personne n'est à l'abri de ces tactiques de lutte des classes. »
Ce phénomène n'est pas le fruit du hasard. Il est le résultat d'une stratégie industrielle minutieusement calculée : faire en sorte que les humains s'attachent émotionnellement aux robots afin d'en faciliter l'acceptation dans l'espace public. Une manipulation qui mobilise des décennies de recherche en psychologie cognitive, en neurosciences et en design industriel.
L'ingénierie de l'attendrissement
Chez DoorDash, le premier robot de livraison autonome de la compagnie — baptisé Dot — n'a pas été conçu uniquement pour rouler vite. Ses ingénieurs ont consulté des études sur la perception humaine des formes avant de trancher pour un design circulaire. La science est sans appel : les humains préfèrent instinctivement les formes arrondies aux formes anguleuses, qu'ils associent inconsciemment à la douceur et à l'inoffensivité, là où les arêtes vives évoquent le danger.
Les grands yeux circulaires de Dot, qui « regardent » dans la direction où il va se diriger, ne sont pas là pour des raisons fonctionnelles. Ils servent à établir un contact visuel avec les piétons, à simuler une intention, une conscience, un respect de l'autre. « Dot et les robots comme lui veulent faire partie de la famille », explique Ashu Rege, vice-président en charge de l'autonomie chez DoorDash. Une formulation qui en dit long : l'objectif explicite est de faire entrer ces machines dans le cercle des êtres auxquels on s'attache.
Cette démarche suit une logique bien connue des éthologues : le kindchenschema, ou schéma infantile, théorisé par Konrad Lorenz dans les années 1940. Les traits caractéristiques des nourrissons — grosse tête, front bombé, grands yeux, membres courts — déclenchent automatiquement chez les adultes des réponses neurobiologiques de protection et d'affection. Les designers de robots ne font qu'exploiter ce mécanisme évolutif, perfectionné sur des centaines de milliers d'années, pour court-circuiter notre défiance instinctive à l'égard de machines qui, autrement, pourraient nous sembler menaçantes ou envahissantes.
Éviter la vallée de l'étrange
Le défi pour les ingénieurs est de taille : concevoir des robots suffisamment humanoïdes pour susciter l'empathie, sans tomber dans ce que le roboticien japonais Masahiro Mori a nommé en 1970 la Bukimi no Tani — la « vallée de l'étrange » ou uncanny valley en anglais. Ce phénomène bien documenté décrit la gêne, voire le malaise profond, que ressent un être humain face à un robot dont le réalisme est presque parfait mais pas tout à fait. L'imitation trop proche du vivant produit l'effet inverse de celui recherché : au lieu de l'empathie, c'est la répulsion.
La stratégie dominante dans l'industrie consiste donc à rester délibérément en deçà de ce seuil : des robots clairement artificiels, mais dotés de suffisamment de traits anthropomorphes ou zoomorphes pour susciter l'affect. Sunday Robotics, une startup californienne qui développe Memo — un robot ménager capable de charger le lave-vaisselle et de plier les chaussettes — a opté pour un design proche de Baymax, le personnage de Big Hero 6 de Disney. « Certains disent que notre design ressemble à un personnage Nintendo, ou à un humain en Lego, ce qui est un peu ce qu'on recherche », confie Fabian Fernandez-Han, responsable marketing de l'entreprise. Le message subliminal : assez robuste pour être utile, assez mignon pour ne jamais faire peur.
Interaction Labs, une autre startup de Californie, a poussé la logique encore plus loin en recrutant Alec Sokolow, co-scénariste oscarisé de Toy Story, pour donner vie à Ongo, une lampe de bureau robotisée aux yeux écarquillés, qui parle d'une...
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